ENTREZ
 

Dominique BRODIN
Dominique, au Théâtre du Globe à Londres, en compagnie de Yannick Lecointe.

Dominique Brodin,
directeur et comédien du Centre dramatique de La Courneuve,
est décédé le 11 mars 2007
.

 

Merci Dominique, de nous avoir accompagnés, guidés, éclairés pendant toutes ces années, dans la construction du Centre dramatique de La Courneuve. Toutes les actions d'éveil à la beauté et à la puissance du théâtre, nos quarante quatre spectacles, pour les publics courneuviens et d'ailleurs, témoignent de ta volonté d'ouvrir plus grand l'accès au partage de cet art vivant, que nous revendiquerons toujours ici comme un artisanat, une nécessité.

Damiène, Maria, Marc, Jean-François, Jean-Luc, Jean-Pierre,
Les comédiennes et comédiens de la troupe.

 

 

Le joueur de Flûte

Et Bourvil chantait : "Qu'est-ce qui m'a donné l'âme d'un artiste, c'est l'piston…"
Je ne connais pas bien les parcours intérieurs de Dominique, toujours est-il qu'une année de classe primaire de son enfance lavalloise, un instituteur est arrivé avec une flûte dans son cartable, et que l'enfant en a fait des merveilles ; l'instituteur a peut-être à ce moment institué l'artiste. Dominique jouait avec virtuosité ces musiques issues d'un souffle, sans pesanteurs, légères, sans partitions mais non sans portée.
Nos chemins se sont croisés à La Courneuve à la fin des années soixante, à l'école du Centre dramatique, mais aussi au Centre social des 4000 où il exerçait la profession d'animateur, nous grands adolescents, lui jeune homme déjà engagé dans une vie professionnelle ; une belle mondialisation était en route à cette époque, elle réunissait nos mamans autour de Dom dans le melting-pot de la cité, et elles échangeaient des idées, des recettes de cuisine, nous mangions ainsi un soir, africain, le lendemain le couscous algérois ou marocain, des spécialités vietnamiennes ou juives d'Europe centrale. Nos mères qui sont maintenant de vieilles dames le voyaient encore régulièrement, ils se faisaient des soirées chez l'une ou l'autre à l'issue d'une de nos représentations… fidélité.
Et puis la troupe est née, très vite *Fra a secondé Pierre Constant dans son administration et en est naturellement devenu le directeur artistique lorsque ce dernier est allé vivre ailleurs d'autres expériences.
Mais au fur et à mesure des spectacles revenait souvent le pipeau : Dominique, un peu en retrait soutenait alors le jeu de ses camarades, un regard et un souffle, une musique sans partition et qui n'avait pas besoin de portées pour nous porter, le joueur de flûte, comme dans le conte, mélodie, souffle et vie, souffle de vie. Ces notes égrainées résonnent encore à nos oreilles…

Jean-Luc

 

*Un des surnoms de Dominique

 

 

Voici ce que tu disais Dominique, toi, le personnage ou le personnage-toi, dans un rôle ; celui d’un vieux réverbère dans un conte d’Andersen… « Le vaste monde », adapté par Alain Enjary le poète. Un spectacle mis en scène par Arlette Bonnard.

Comme tu as pesté contre toi d’avoir autant de mal à le mémoriser, ce texte ! Tu le savais par cœur pourtant ; tu le savais par le cœur évidemment…

Le voici.

Il faut s’imaginer Dominique recouvert d'un grand manteau noir et d’un très haut chapeau dans lequel vacillait une faible lueur. Il est posté à l’entrée de la salle de théâtre, il accueille les enfants-spectateurs en leur disant doucement…

15 mars 1993

(merci à la petite fille, si elle se reconnaît, d'accepter d'être présente sur notre site à cette occasion)

Tout doux, tout doux ! Faites attention aux flaques d'ombre !… L'éclairage moderne est très très efficace, mais on ne sait jamais ! Au contraire, on est sûr de soi, on ne regarde pas où on pose les pieds, - boum, patatras ! C'est vite fait !…

Faites attention aux plaques d'ombre !… L'éclairage moderne a beau être efficace, - ô combien plus qu'un vieux réverbère comme moi ! - on n'est pas à l'abri d'un obstacle invisible, ou moins bien éclairé que l'ensemble, un traquenard - crac, c'est vite arrivé !…

Doucement, doucement ! Prenez garde, il peut y avoir par-ci par-là des flaques d'ombre assez profondes encore, on ne peut jurer de rien, malgré les luminaires puissants dont on dispose maintenant, une petite ombre portée qu'on croit plate peut dissimuler savoir quoi, un caillou, un pied de siège ou de quelqu'un, un clou, un trou, et - ouille, ouille, ouille ! On n'a pas compris d'où ça venait !…

Attention, il doit subsister des poches d'ombre ça et là, en dépit de la force et de l'efficacité des nouveaux éclairages ! J'ai toujours été convaincu que certains coins étaient et resteraient impénétrables, tout en ayant l'air à notre portée ; il y en a, paraît-il, qui le sont même au plein soleil ; si lui a ses limites, à plus forte raison nous, lumières artificielles !... Ce qui ne m'a pas empêché de luire, comme un honnête réverbère, que je suis, de faire, chaque nuit, mon service sempiternel... Houlala, vous vous êtes fait mal ?!... J'ai entendu comme un choc mou, et j'ai cru vous voir vaciller, - moins mou que celui d'un pied qui trébuche, plus sec, plus discret mais plus sec, plutôt un coup au genou, - vous ne vous êtes pas cogné le genou ?... Ah, il m'avait semblé !... On ne peut pas échapper à toutes les anicroches, et pourvu que le choc n'entraîne pas une chute...

Attention, attention aux ombres ! On s'imagine que l'éclairage a fait de tels progrès - c'est vrai qu'il en a fait, loin de moi l'idée de le nier, ou de le regretter, au contraire, il ne faut pas aller contre le cours du temps, même s'il se précipite, et que vous êtes saisis dans ses tourbillons et rapides, entraînés vers la cataracte, ainsi que moi, soit dit en passant !... Mais que cela ne m'empêche pas de jouer mon rôle jusqu'au bout, qui est d'éclairer les passants !… D'accord, ma petite lueur n'est qu'une goutte de lumière dans le flot des projecteurs ; elle va s'éteindre pour toujours, sans doute, tout à l'heure ; elle n'ajoute pas grand chose à l'éclat du moment, elle ne peut rien changer pour vous, inondés de clartés comme vous l'êtes sinon éblouis ! Tant pis ! Je brille encore un peu, tant que je dure, je veille, et je suis à votre service, - je ne manque pas de toupet, en tout cas, vous voyez, je n'ai pas perdu toute vanité !…

Faites attention aux nappes d'ombre ! On s'imagine que l'éclairage a fait de tels progrès que les chemins sont tout tracés, dedans, dehors, de nuit comme de jour, qu'on peut les suivre les yeux fermés, enfin, les yeux ouverts sans plus. Or si j'en crois mon expérience, on ne fait pas de lumière sans ombre, ou alors on n'éclaire rien, et est-ce bien la peine d'éclairer s'il n'y a rien ?... Ou alors il faudrait cerner complètement les choses de rayons et encore, - à côté ça paraîtrait sombre, et les gens seraient aveuglés ! Comment voulez-vous évacuer toute l'obscurité ?!…

Doucement, soyez vigilants, rapport aux taches d'ombre, il en persiste ici et là, si elles couvrent un creux ou une bosse, qu'on y met le pied, badaboum ! L'éclairage moderne est très très efficace, mais on oublie facilement, avec lui, qu'on ne peut pas tout voir, qu'à chaque instant donné, il n'y a qu'une moitié du vaste monde, au maximum, qui est éclairé, et que si des astres brillants illuminent tant soit peu la nuit, des astres noirs qu'on ne voit pas assombrissent le plus clair des jours. Je ne reproche rien aux lampadaires modernes, et à l'ombre non plus, vous pensez si en tant que réverbère, j'en ai suscité au cours de ma carrière, des ombres ! Nos maîtres, le soleil, la lune et les étoiles n'ont jamais prétendu venir à bout de l'ombre, éliminer la nuit, ni l'obscurité la clarté, ils ne sont pas ennemis, ils se réjouissent d'être unis, la preuve : la beauté bien connue des aurores et des crépuscules !… Entre autres !... Et puis c'est là que j'ai vécu le plus beau de ma vie, au cœur de l'ombre et du mystère, avec eux ma petite lumière avait une raison d'être !… A présent, c'est fini, mon histoire s'achève…

(Les passants maintenant forment un vrai auditoire.)

Elle n'est pas tellement amusante ; mais on peut bien l'entendre une fois ! En résumé, si vous voulez, j'ai servi pendant des années, et le jour est arrivé où je dois être mis au rancart, voilà, en gros ; vu sous cet angle on ne peut pas dire que ce soit tellement rigolo. Je m'attends d'un moment à l'autre à ce qu'on vienne me chercher pour m'emmener à la mairie - première fois où j'irai - afin d'y être examiné par les trente-six hommes de la ville, qui décideront si oui ou non je suis encore utilisable. J'ai entendu dire qu'on pourrait m'envoyer luire sur un pont, ou dans une campagne éloignée, il paraît qu'en certains endroits du vaste monde un réverbère encore peut trouver quelque utilité ; je ne sais pas ; dans le cas contraire, j'irais tout droit chez un fondeur, pour y être fondu, et devenir autre chose. N'importe quoi. Je me demande si je garderais alors le souvenir d'avoir été réverbère... Quel que soit mon sort je serai séparé du veilleur de nuit et de sa femme, que je considère comme ma famille. Il a été veilleur de nuit en même temps que moi réverbère. Elle, au début, qui était fière, a pris d'autant mieux soin de moi que nous vieillissions tous les trois. Ils sont honnêtes et bons : jamais détourné une chandelle ou une goutte d'huile qui m'étaient destinées ! Ils ne doivent pas avoir le cœur de me faire leurs adieux : je ne les ai pas vus d'aujourd'hui ; c'est sans doute mieux. De toute façon, en tant qu'objet, je n'ai rien à dire, et je suis dispensé d'avoir des états d'âme ! Vous me répondrez, je n'en pense pas moins ! Rien qui puisse offenser personne, je vous assure, et surtout pas mes supérieurs, en général, et les trente-six hommes en particulier ! Des souvenirs, je ne dis pas : j'en ai ! A cette heure plus que jamais, bien sûr !… C'est que j'en ai vu du monde ! Pas du monde: "le monde, la terre" - je suis resté planté ici tout le temps, - du monde, des gens, quoi !… Comme ce jeune homme, il y a longtemps, qui est venu lire à ma lueur une lettre sur un papier très beau, rose à liseré d'or, tracée d'une écriture à la fois fine et ronde ; il l'a lue deux fois, l'a baisée, l'a relue, a levé les yeux, et son regard brillait !... D'une joie !... Oh la la !... Illuminé de l'intérieur. Ça arrive aux humains des fois, qu'on perçoive la lumière qu'ils ont à l'intérieur. Moi-même il m'a semblé éclairer d'un coup davantage, on a été frères, un instant, - objectivement ! - et je parie qu'il pense à moi comme moi à lui, comme à cet autre aussi, - un enterrement était passé, il tournait le coin de la rue, et voilà qu'un de ceux qui le suivaient s'était arrêté, qu'il s'appuie à moi, tête basse, et soudain qu'il la lève au ciel, - ah, mon Dieu, son regard ! Noyé de larmes ! Étincelant pourtant : deux étoiles tombées dans un lac ! On s'est regardé, en dix secondes j'ai dû brûler dix centimètres de chandelle. Je m'en souviendrai !... Le veilleur et sa femme ne viennent toujours pas... C'est sans doute mieux comme ça!… Je n'ai pas manqué de visiteurs pour mes derniers instants d'ailleurs ! D'abord des candidats à mon poste quand on a su que j'allais aller au rancart. Dans la rigole s'est présentée une tête de hareng, qui prétendait puisqu'elle luisait faire faire des économies d'huile et de chandelle si on la fixait sur un poteau, suivie d'un bout de bois pourri, qui brille aussi dans le noir - mieux qu'une tête de hareng, selon lui, dernier éclat, toujours d'après lui, d'un arbre qui a eu fait la gloire de la forêt, - tête de hareng et bois pourri, contestant tous les deux un troisième candidat, un ver luisant, venu de je ne sais où, sous prétexte qu'il ne brillait qu'à certaines époques de l'année. Moi j'ai répondu qu'à mon sens aucun des trois ne ferait l'affaire et n'avait de chance d'être réverbère, mais que ce n'était pas moi qui conférais l'emploi, à quoi eux ils ont rétorqué que tant mieux si la décision n'était pas dans les mains d'un vieux schnock comme moi, qui n'y connaissait rien. Au même moment, le vent arrivait du carrefour, " Qu'est-ce que j'apprends ?! Tu pars ?! " me dit-il en tournant dans mon chapeau, - Eh oui ! – C'est donc le dernier soir que je te trouverai là ? - Eh oui ! - Je vais te faire un cadeau ! Tiens ! Je souffle de l'air dans ta boîte crânienne en sorte que tu retiendras tout ce qui t'arrive, et ce que tu vois, que tu entends, y compris ce qu'on lit et raconte en ta présence! - Magnifique ! Ah ! Merci, Vent, mon ami ! Pourvu que je ne sois pas fondu !..." - je m'exclamai, et lui : "Tu ne l'es pas encore !" À son tour la lune apparut, "Je ne peux rien donner, dit-elle, je suis sur mon déclin, et d'ailleurs voilà un nuage qui va me...", hop, elle avait disparu derrière ! Et ploc, une goutte d'eau tomba du toit sur mon chapeau, "Je proviens des nuages et je suis un cadeau, je pénètre en toi, me dit-elle, et si tu le désires, tu seras en mesure, une nuit, de te transformer en rouille, de t'écrouler, de devenir poussière ! "Vvvv !... Une étoile filante raya l'obscurité, la tête de hareng cria : "Une étoile est tombée, je crois qu'elle est entrée dans le réverbère, - eh bien ! - si l'emploi est couru par de si hauts personnages, on peut aller se coucher!" Ce qu'elle fit et les autres avec. Quelque chose, en effet, dans ma tête avait éclaté, et je sus quel était le présent des étoiles : non seulement je me représenterai clairement ce qui advient, que je vis ou qu'on me raconte, mais encore, grâce à elles, je pourrai en faire profiter tous ceux que j'aime et qui le veulent, ce qui est le vrai plaisir, car celui qu'on ne peut pas partager avec d'autres il n'est que la moitié d'un plaisir, une demi joie !... Ha, ha !... Cette fois...

(Sans doute a-t-il vu des hommes s'approcher pour l'emporter. Il n'est plus là.)

 

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Dernière mise à jour : 7/11/2014